Litiges brevets et entrée des génériques : pourquoi les conflits retarde les lancements

Litiges brevets et entrée des génériques : pourquoi les conflits retarde les lancements

Quand un médicament breveté devient trop cher, les patients espèrent l’arrivée d’une version générique pour payer moins. Mais souvent, cette attente dure des années. Pourquoi ? Parce que les grandes entreprises pharmaceutiques utilisent les litiges brevets comme un outil pour repousser l’entrée des génériques - même quand les brevets sont faibles ou douteux.

Le système conçu pour accélérer les génériques, mais qui les bloque

En 1984, les États-Unis ont créé la loi Hatch-Waxman pour équilibrer deux objectifs : protéger l’innovation des laboratoires pharmaceutiques, tout en permettant aux génériques d’arriver plus vite sur le marché. L’idée était simple : un fabricant de génériques peut déposer une demande d’approbation avant l’expiration du brevet, en affirmant que le brevet est invalide ou non enfreint. C’est ce qu’on appelle la certification Paragraph IV. Dès qu’il le fait, le détenteur du brevet a 45 jours pour intenter un procès. Et là, le système se bloque.

À ce stade, la FDA est obligée d’attendre 30 mois avant de pouvoir approuver le générique - même si le brevet est clairement abusif. C’est une pause automatique, sans jugement, sans preuve. Pendant ces 30 mois, le médicament de marque continue de générer des milliards de dollars de revenus. Et souvent, les procès ne se terminent pas en 30 mois. Ils durent trois à cinq ans.

Les génériques sont approuvés… mais pas lancés

En 2023, la FDA a approuvé 90 premiers génériques. Mais combien sont vraiment disponibles ? Très peu. Selon des données du NIH, l’approbation d’un générique survient en moyenne 11,5 ans après le lancement du médicament de marque. Pourtant, le brevet initial expire en 7,7 ans. Où sont passés les 3,8 ans ?

La réponse : des litiges en chaîne. Les laboratoires déposent des brevets secondaires - sur les formes de comprimés, les procédés de fabrication, les combinaisons de molécules - souvent après l’approbation du médicament initial. En 2023, 72 % des brevets impliqués dans les litiges avaient été déposés après l’approbation FDA. Ces brevets ne protègent pas l’efficacité du médicament. Ils protègent les revenus.

Le résultat ? Un générique peut être approuvé par la FDA, mais rester sur l’étagère pendant des années. Des patients doivent encore payer 1 200 $ par mois pour un médicament dont la version générique est prête, mais bloquée par un procès. Des médecins racontent que des patients rationnent leur insuline parce que le générique est « approuvé » mais pas « disponible ».

Les accords « pay-for-delay » : quand les géants paient pour bloquer la concurrence

Parfois, les litiges ne se terminent pas par un jugement. Ils se terminent par un accord. Un accord où le laboratoire de marque paie le fabricant de génériques pour qu’il n’entre pas sur le marché. C’est ce qu’on appelle les « pay-for-delay ».

La FTC a montré que même si seulement 24 % des litiges aboutissent à ce type d’accord, ils représentent la majorité des retards massifs. En 2023, la FTC a contesté plus de 100 brevets liés à des médicaments de grandes entreprises comme AbbVie, AstraZeneca et GSK. Ces accords coûtent aux consommateurs des milliards. L’association AAM estime que ces pratiques font perdre aux patients entre 15 et 20 milliards de dollars par an aux États-Unis.

Le cas d’Humira est emblématique. Ce médicament pour les maladies auto-immunes a généré 85 milliards de dollars de revenus annuels. Son générique est arrivé en 2023 - mais seulement après 17 ans de litiges. Les assureurs santé ont payé 1,2 milliard de dollars de plus en 2023 à cause de ce retard.

Un accord secrètement payé bloque l'accès aux médicaments pour des patients en attente.

Les fabricants de génériques : des guerriers en quête de justice

Les entreprises de génériques ne sont pas des petits acteurs. Elles sont des géants en armure. Teva, Sandoz, Mylan - elles ont des équipes de 50 avocats spécialisés en brevets. Préparer une certification Paragraph IV prend 18 à 24 mois. Défendre un procès coûte entre 3 et 5 millions de dollars. Une appel, ça peut dépasser 10 millions.

Et pourtant, ils prennent le risque. Certains lancent leur générique « à risque » : ils le mettent sur le marché avant la fin du procès. Si ils gagnent, ils gagnent des parts de marché. Si ils perdent, ils doivent payer des dommages et intérêts - parfois des centaines de millions. C’est un jeu de poker à hauts risques. Mais ils n’ont pas le choix. Sans ça, les médicaments restent hors de portée.

Le système est cassé - et il devient plus complexe

Les biosimilaires, les versions génériques des médicaments biologiques, sont la nouvelle frontière. Mais leurs litiges durent 25 % plus longtemps que ceux des génériques classiques. Les brevets deviennent des labyrinthes : des milliers de pages, des revendications floues, des déclarations trompeuses à l’USPTO. Entre 2004 et 2021, 25 brevets pharmaceutiques ont été annulés en appel parce que les laboratoires avaient caché ou falsifié des données.

Et les listes de brevets de la FDA - le « Orange Book » - sont encore pleines d’erreurs. 15 % des brevets listés sont inexactes. Cela crée de la confusion, du délai, des coûts supplémentaires. Les fabricants de génériques ne savent pas vraiment quels brevets ils doivent contester. Ils doivent deviner. Et perdre du temps.

Des patients tentent d'atteindre un générique bloqué par des brevets erronés et des délais.

Que peut-on faire ?

Des lois existent déjà. La CREATES Act, adoptée en 2023, vise à empêcher les laboratoires de bloquer l’accès aux échantillons de médicaments pour empêcher les tests de comparaison. Mais elle est mal appliquée. Le Congrès a aussi proposé la « Protecting Consumer Access to Generic Drugs Act », qui limiterait le nombre de brevets qu’on peut lister dans l’Orange Book. Pas assez.

La FTC veut plus. Sa présidente, Lina Khan, a déclaré en janvier 2024 : « Nous continuerons à combattre agressivement les accords pay-for-delay et les autres pratiques anticoncurrentielles qui maintiennent les prix des médicaments artificiellement élevés. »

Les solutions ? Simplifier les procédures. Interdire les litiges en chaîne. Obliger les laboratoires à prouver que chaque brevet est légitime avant de déclencher un nouveau blocage. Et surtout, réduire les délais automatiques. Trente mois, c’est trop. Dix mois, c’est suffisant pour juger. Le reste est une protection de revenus, pas de l’innovation.

Le coût humain

Derrière chaque délai, il y a un patient. Un diabétique qui ne peut pas acheter son insuline. Un malade de la sclérose en plaques qui ne peut pas se permettre son traitement. Un retraité qui choisit entre manger et prendre son médicament.

Les chiffres sont froids : 90 % des ordonnances sont pour des génériques… quand ils sont disponibles. Mais quand ils sont bloqués par un procès, les prix restent élevés. La France, l’Allemagne, le Canada - des pays où les brevets sont examinés plus rapidement - ont des génériques qui arrivent en moyenne 2 à 3 ans plus tôt. Et les prix sont 3 à 5 fois plus bas.

Le système américain n’est pas un système d’innovation. C’est un système de rente. Et les patients paient la facture.

Pourquoi les génériques sont-ils approuvés mais pas commercialisés ?

Parce que les laboratoires de marque déposent des brevets secondaires ou intègrent des litiges pour déclencher un blocage automatique de 30 mois imposé par la loi Hatch-Waxman. Même si la FDA approuve le générique, il ne peut pas être vendu tant que le procès n’est pas terminé - ce qui peut prendre plusieurs années de plus.

Qu’est-ce qu’un accord « pay-for-delay » ?

C’est un accord secret où un laboratoire de marque paie un fabricant de génériques pour qu’il renonce à entrer sur le marché. Cela permet au médicament de marque de conserver son monopole plus longtemps. Ces accords sont illégaux dans de nombreux pays et font l’objet d’enquêtes de la FTC aux États-Unis.

Les brevets déposés après l’approbation du médicament sont-ils légaux ?

Oui, techniquement. Mais beaucoup sont contestés comme abusifs. 72 % des brevets impliqués dans les litiges ont été déposés après l’approbation FDA. Ces brevets ne protègent pas la molécule principale, mais des détails mineurs comme la forme du comprimé ou le procédé de fabrication - des modifications qui n’améliorent pas l’efficacité du médicament.

Pourquoi les génériques sont-ils plus chers aux États-Unis qu’en Europe ?

Parce que les délais d’entrée des génériques sont plus longs aux États-Unis. En Europe, les brevets sont examinés plus rapidement, et les litiges ne déclenchent pas de blocage automatique. En moyenne, les génériques arrivent 2 à 3 ans plus tôt, ce qui fait chuter les prix. Aux États-Unis, le prix moyen d’un médicament de marque est passé de 2 115 $ en 2008 à 180 007 $ en 2021.

Que font les assureurs face à ces retards ?

Ils anticipent les retards. Les gestionnaires de prestations pharmaceutiques (PBMs) comme Express Scripts intègrent désormais des fenêtres de retard de 24 à 36 mois dans leurs prévisions. Cela signifie qu’ils ne comptent pas sur un générique avant deux ou trois ans, même si la FDA l’a approuvé. Cela augmente les coûts pour les employeurs et les patients.

9 Commentaires

  • sébastien jean
    sébastien jean

    Arrêtez de vous plaindre comme des enfants. Les brevets, c’est la loi. Si vous voulez des génériques à 10 balles, allez vous faire soigner en Inde. Les laboratoires ont investi des milliards, et vous, vous voulez tout gratuit ? C’est la vie, pas un droit de l’homme.

  • Anne Andersen
    Anne Andersen

    Ce système n’est pas un échec technique, il est une défaite morale. Nous avons transformé la santé en marchandise, et la vie en ligne de compte financière. Quand un brevet sur la forme d’un comprimé peut bloquer un traitement essentiel pendant des années, nous ne défendons plus l’innovation - nous protégeons l’avidité. Et c’est là que la société perd son âme.

  • Kerstin Marie
    Kerstin Marie

    Je trouve fascinant que les brevets secondaires soient si souvent utilisés comme des outils de blocage. Cela soulève une question fondamentale : qu’est-ce qu’une invention vraiment novatrice ? Si une modification mineure - comme la couleur d’un comprimé - peut prolonger un monopole de 10 ans, alors le système brevetaire n’est plus un moteur d’innovation, mais un mécanisme de rente. Peut-être faudrait-il réinventer la notion même de brevetabilité.

  • Dominique Faillard
    Dominique Faillard

    Vous croyez que c’est grave ? Attendez que je vous raconte ce que font les Big Pharma en Allemagne. Là-bas, ils paient les médecins pour qu’ils ne prescrivent pas les génériques. Les patients ne savent même pas qu’ils pourraient payer 5 fois moins. Et vous, vous vous énervez contre les brevets ? C’est comme se plaindre de la pluie pendant un ouragan.

  • Jonette Claeys
    Jonette Claeys

    Oh wow, un patient qui rationne son insuline… quelle tragédie. Et moi qui pensais que les Américains étaient juste trop paresseux pour faire du sport. Bon, au moins ils ont le luxe de pouvoir mourir cher. Bravo, capitalisme ! 🙃

  • Julia Kazis
    Julia Kazis

    Le système pharmaceutique américain ressemble à un labyrinthe de miroirs déformants : chaque brevet est un reflet d’un profit, chaque procès une ombre portée d’un monopole. Les patients sont les seuls à marcher pieds nus sur les éclats de verre - tandis que les avocats, eux, boivent du champagne dans des salles climatisées. Il faudrait un poète pour décrire ça… ou un révolutionnaire.

  • Poppy Willard
    Poppy Willard

    Je tiens à signaler une erreur dans le texte : il est écrit "l’Orange Book" avec une majuscule à "Book" - mais en anglais, ce n’est pas un nom propre, donc cela devrait être "orange book". En outre, la référence à la FTC est correcte, mais il faudrait préciser que la Commission est une agence fédérale, et non un organisme international. La précision linguistique est essentielle dans les débats de santé publique.

  • James Camel
    James Camel

    Je suis d’accord avec Anne, c’est une défaite morale. Mais je veux aussi dire que les fabricants de génériques, eux, sont des héros. Ils prennent des risques énormes pour que quelqu’un puisse respirer. Et les patients qui attendent… ils ne sont pas des chiffres. Ils sont des gens qui se lèvent chaque matin en se demandant s’ils pourront se permettre de vivre encore un jour. C’est ça le vrai coût.

  • Neysha Marie
    Neysha Marie

    Les 30 mois automatiques ? C’est une honte. 🚫 Et les "pay-for-delay" ? C’est du vol organisé. La FTC devrait mettre des cadenas sur les bureaux d’AbbVie et faire des perquisitions avec des caméras. On ne peut pas laisser des gens mourir parce que des avocats sont trop malins. J’espère que les manifestants vont déborder dans les rues. #BreakThePatentMonopoly

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